Extrait choisi : (Suite)

Essai

"Et l'Oeuf créa la Poule"  (Suite)

© 2004 Enregistrement SABAM n°017500950            

               .../...  Je devais avoir une dizaine d'années et savais déjà bien que la curiosité était un vilain défaut.  Elle favorisait aussi par ailleurs, je le devinais pourtant, l'épanouissement.  Cruel dilemme.              

               Ce jour-là, je devais davantage me sentir d'humeur épanouie, quant à la maisonnée, plutôt d'humeur … absente !  Déterminée, je me glissai en zone interdite.  Dans la pénombre, l'immense armoire semblait me jeter l'anathème.

Je me sentais épiée de partout, mais la témérité devait l'emporter sur mes inquiétudes car j'ouvris lentement les portes de l'inconnu. 

               L'intérieur du meuble ressemblait à un véritable capharnaüm.  Cette caverne d'Ali Baba dégageait une atmosphère digne d'inspirer Antoine de Saint-Exupéry, où de nombreuses petites boîtes de clous, de vis et de rivets voisinaient avec de vieux pots de peinture. 

               Un authentique spéos de camelot s'offrait à mes yeux : une gibecière de cuir, une gabardine, une paire de guêtres, une poulie, un vieux téléphone, un phare de bicyclette, un lustre en pièces détachées, une tête de poupée en porcelaine, une ancienne T.S.F, des bocaux à confiture, un chevalet de campagne et, pour terminer l'inventaire, un coffret de bois singulier. 

               Tous ces objets disparates devaient posséder une histoire, une anecdote, un usage particulier m'étant inconnus.  La monochromie de l'antique ensemble semblait appartenir à l'œuvre expérimentale d'un "Klein-Brocanteur".  Seul, le coffret de bois de merisier, que le temps avait omis de ternir, apportait à cette composition l'unique touche de couleur qui lui faisait défaut.

                Le grand moment était enfin arrivé, mais, lorsque je voulus me saisir de la cassette, quelle ne fut pas ma surprise !  L'objet semblait chargé du poids de l'infraction et du châtiment, qui ne se fit d'ailleurs pas attendre.  Les deux petits crochets tenant le couvercle fermé ne résistèrent pas à la chute et, patatras !

                Dans un bruit sourd, une kyrielle de petits tubes argentés s'éparpillèrent sur le sol.  Je parvins, néanmoins, à préserver d'une culbute fatale deux truelles à peindre, quatre pinceaux, un petit flacon d'huile d'œillette et quelques berlingots de plomb.  La maladresse laissa si vite sa place à la frayeur que tout fut vite remisé, et l'endroit rapidement déserté. 

                A cette époque, je dessinais sans cesse, au point de ne plus distinguer le loisir du scolaire.  Mes cahiers de brouillon n'étaient que bigarrures, guère appréciées des pédagogues plus enclins à diagnostiquer une oisiveté récurrente qu'un préambule à l'Art Brut.  Consignes et réprimandes s'enchaînaient au rythme cadencé des cahiers de brouillon et des graffitis.

                En classe, j'applaudissais de bon gré le peloton de tête et encourageais volontiers les poursuivantes mais n'ai jamais été vraiment dans la course.  Par contre, j'aimais la lecture, la musique, l'éducation physique et le dessin.

                Bref, en fin de chaque année, il eût fallu plus de mille premiers prix pour m'en attribuer un, sinon celui du cancre.  Désespérés, parents et enseignants finirent par déclarer forfait, me laissant végéter à l'ombre du savoir.

 

               Etrangeté des paradoxes : à l'arrivée des fêtes de Pâques, de Saint Nicolas, de Noël, ainsi qu'à chaque changement de saison, ces mêmes pédagogues qui me fustigeaient "au brouillon" m'allouaient avec enthousiasme le vénérable tableau afin de m'y exprimer librement …

       

               Juchée sur l'estrade, je devenais le paradigme suprême dont le dessin était désormais l'exemple à suivre … je triomphais in petto !  Impatientes, les élèves piaffaient d'animer leurs pointes d'aniline au premier trait de craie que j'allais tracer. 

 

               La panoplie de craies de couleurs, spécifique aux leçons d'analyse grammaticale, se faisait  palette.  Je disposais de rouge, de brun, de bleu, de mauve, de vert, de jaune et de blanc.  Triptyque de la connaissance, le tableau "vert de vessie" m'offrait gracieusement une couleur supplémentaire.  J'étais heureuse et timorée devant l'immense "toile", et le dessin me portait.

              

               Je ne sais si l'année 1966 médailla un grand millésime mais pour ma part, un vent d'Ange devait souffler mes douze bougies.  Le contrôle de Carnaval ne masqua pas mon indifférence récursive pour l'école, et le contenu de mon carnet de notes laissait entrevoir bien mal l'obtention du CEP.  Le désastre était assuré.

 

               En vacances (d'étude) "à ma campagne", mon grand-père m'enguirlanda copieusement entre les dénominateurs communs, l'accord du participe, les affluents de la Meuse et la photosynthèse chlorophyllienne.  Cette fois, pas d'armoires à ranger, pas de paniers, pas de rosiers, pas d'atelier ..., é-tu-dier !  Au terme de ce conditionnement imposé, j'avais l'impression d'être préparée pour Harvard.

 

               Le coach y croyait plus que la jeune érudite que j'étais devenue.  Pour motiver l'effort et la concentration de son élève, mon professeur improvisé m'avait promis une récompense de taille : si je réussissais ma sixième, il m'offrait des couleurs à l'huile, une petite truelle à peindre, un châssis toilé, et m'emmènerait barbouiller en Ardennes - quel programme !

              

               Les dimensions du papier attestant de mon aptitude à fréquenter le secondaire étaient de trente centimètres sur quarante-deux et le châssis toilé, de seize centimètres sur vingt et un ...

              

               Au grand étonnement général, j'obtins le papier avec mérite, et pus immortaliser sur le châssis toilé, un moulin à aubes désaffecté.  Ce fut ma première oeuvre de jeunesse, un souvenir impérissable.

              

               Mon grand-père m'initia à la pratique de son art.  J'observais tous ses gestes, la façon dont il préparait ses toiles, celle qu'il avait d'y appliquer les fonds.  J'aimais le voir garnir sa palette de petites crottes de peinture et y broyer ses mélanges.  Moi, je l'imitais maladroitement mais j'étais fière de mon travail.

 

               Ma seule ambition était d'entrer à l'Académie Royale des Beaux-Arts et mes études secondaires furent aussi mouvementées qu'une tempête au Cap Horn !  Me projeter dans l'avenir, c'était devenir peintre, alors que pouvaient m'apporter Pythagore, Galilée, Homère et les autres quand me passionnaient Vincent Van Gogh, Jérôme Bosch et Léonard de Vinci ? …/…

 



Article ajouté le 2007-01-17 , consulté 399 fois

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