Extrait choisi :
Essai
"Et l'Oeuf créa la Poule"
© 2004 Enregistrement SABAM n°017500950
.../... C'est lors d'une inauguration et dans le cadre d'une interview, qu'une jeune correspondante de presse m'a posé la question :
"A votre avis, naît-on artiste ou le devient-on?".
A vrai dire, je ne m'étais jamais posé cette question. C'était un peu revisiter
l'énigme fondamentale de l'œuf et de la poule.
Pour ma part, l'artiste est une personne guidée par l'impératif besoin de
s'exprimer et dont le choix de la discipline s'est fait suivant son parcours, son inspiration ou sa sensibilité.
Spontanément, ce fut la réponse que je donnai à ma chroniqueuse en herbe, qui sans le savoir allait susciter ce récit. Le temps passa sur l'événement, qui fit place à d'autres expositions et d'autres rencontres journalistiques.
Prétendre que cette fameuse question occupa toutes mes pensées serait
exagérer, mais elle s'y fit par contre un si long chemin qu'un jour, je ne pus résister à
l'intime curiosité de me retourner sur quelques souvenirs de jeunesse.
Mes grands-parents résidaient en banlieue. La bâtisse, dont mon aïeul avait dessiné les plans, datait des années cinquante. De bonne taille, l'immeuble était le plus imposant et le plus moderne du hameau. Parée de briques jaune pâle, la façade était traversée par une large baie de petits vitraux pourpres que rehaussait harmonieusement une balconnière de béton beige.
Le printemps de chaque année voyait ma grand-mère garnir soigneusement
les jardinières de zinc d'un assortiment coloré de pétunias et de géraniums. L'intérieur
de la maison était singulier. Certaines portes s'étalaient en plein cintre alors que
d'autres, coulissantes, disparaissaient à l'intérieur des cloisons. Des arcs porteurs
découpaient les pièces principales où deux cheminées monumentales régnaient sur
l'étendue d'un parquet de chêne foncé.
Les murs étaient couverts de tableaux de toutes tailles que des encadrements composites ceignaient. Images fossiles aux reliefs coagulés, de quelle matière philosophale étiez-vous donc pétries ?
Bâtiments agricoles, églises, rivières, prairies et sous-bois cohabitaient,
cahin-caha, avec photos de famille, crucifix, horloges, baromètre kitch et miroirs rococo.
A l'arrière du logis, une vaste terrasse couverte s'ouvrait sur un jardin n'ayant rien à envier au Sissinghurst Castle de Vita Sackville-West.
Mon grand-père aimait dessiner. J'ai d'ailleurs le souvenir d'aquarelles,
d'encres de Chine et de sanguines, découvertes lors d'une de mes explorations
clandestines et datées de longtemps déjà. Il avait un ami qui pratiquait la pêche à la
mouche en Province du Luxembourg. Parfois, mon grand-père l'y accompagnait et
profitait de ces journées bucoliques pour croquer nos Ardennes.
Ma grand-mère provenait de la Gaume, dont elle avait gardé le goût des
salaisons qu'elle faisait venir du terroir par chemin de fer, et que nous savourions avec le
temps qu'elles méritaient qu'on leur consacrât.
"Marguerite, la reine du beignet et des pommes de terre pétées".
Marguerite, douce marraine, j'aimais ta fraîche candeur, comme tu me manques.
Pour la petite citadine que j'étais, faire étape quelques précieux moments en ces lieux était assurément, la promesse d'une nouvelle aventure "à la campagne". Les vacances scolaires venues, je jubilais. Non seulement, je désertais les bancs d'école pour deux mois, mais surtout je quittais la grisaille de mon quartier pour la clarté de "la campagne". Dix kilomètres à peine me séparaient du quotidien et pourtant, je me croyais au bout du monde.
Ayant l'imagination fertile, pas un jour je ne m'ennuyais. Je pouvais tout aussi bien réaliser de petits paniers avec les rameaux devenus trop longs que me proposait le saule pleureur, que vider complètement les armoires de la cuisine afin d'avoir le plaisir de tout y remettre en place. Parfois, j'aidais mon grand-père à l'entretien du jardin, au nettoyage de la terrasse ou à la remise en ordre de l'atelier.
Théâtre original du bricolage méticuleux, l'atelier était sans conteste le centre de la scène. En un ballet singulier se succédaient la sculpture sur bois, l'ébénisterie, le travail du cuivre repoussé, celui de la dorure et surtout, la Genèse très secrète des images fossiles qu'arboraient les murs de la maison.
L'endroit était assez sombre. Seuls, deux étroits soupiraux y distillaient la lumière. Tout était immobile, silencieux, comme figé par le temps. Les murs et le plafond tentaient de conserver leur blancheur d'origine où la poussière, patiente, avait peu à peu festonné
ses dentelles. Le sol était pavé de carreaux de céramique d'un rouge anglais, que maculaient, éparses, des générations de gouttelettes multicolores.
A la fois buanderie et débarras, on y travaillait aisément. En guise d'établi, une vieille table de chêne supportait le poids d'un outillage archaïque et rudimentaire.
Adossée au mur opposé, trônait une imposante armoire au passé vert émeraude. Que pouvait donc contenir, en ses flancs, ce coffre-fort de sapin ?
Un mélange d'odeurs inondait constamment cette pièce, senteurs de bois, de colle, de vernis, d'huile de lin et d'essence de térébenthine ; traces qui marqueraient, à tout jamais, ma mémoire olfactive .../...

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